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L’Eau : Du Bien Commun à la Marchandisation et à la Cristallisation des Conflits

Tout a été dit et écrit concernant l’eau. Cette ressource « mère de la vie » est essentiellec’est le moins que l’on puisse dire– dans ses attributs, irremplaçable dans ses fonctions et impossible à créer. Elle est à la fois le centre de gravité et la variable structurante de nombreux défis présents et futurs pour l’humanité. Mère de la vie certes, mais l’eau est aussi la première cause de mortalité au monde. Elle tue directement ou indirectement. Chaque jour, trente mille (30 000) personnes meurent par manque d’eau ou d’hygiène. Des conflits latents et/ou ouverts mettent en cause la paix et la stabilité dans le monde. Au-delà des effets ravageurs des phénomènes spectaculaires comme les ouragans, la manière de la gérer engage notre responsabilité collective. Il est intéressant que les Nations Unies commencent à s’y intéresser de près. Déclarer 2013, année de la coopération internationale dans le domaine de l’eau, est une décision symbolique, mobilisatrice et indicative d’une voie innovante. La prise de conscience collective est nécessaire mais insuffisante. Maintenant, il faut aller plus loin. Ce qui n’est ni facile ni joué. Bien au contraire, l’exercice est presque impossible compte des enjeux stratégiques en cause. Cependant chacun sait qu’il faut passer par là au risque de mettre en péril des centaines de millions de vies humaines et de transformer la planète en un vaste champ de bataille.

En fait, il s’agit d’un appel à la raison pendant qu’il est encore possible de réajuster, d’harmoniser, de coordonner et de corriger des choix d’avenir et d’éviter le pire. Cela peut paraitre idéaliste mais mon expérience m’a montré qu’il est possible de construire un autre chemin que celui qui conduirait à l’abîme. La recherche d’une saine gouvernance, dans un monde en constante mutation, d’une ressource au cœur de l’action publique et de la vie des hommes, est un devoir. D’autant plus que l’eau aura marqué toute l’odyssée humaine.

En effet, depuis la nuit des temps l’eau est au cœur de l’évolution des sociétés humaines l’homme dans ses moments glorieux de progrès (agriculture irriguée, domestication des graminées etc.) et de paix mais aussi dans ses sombres périodes de conflits et de pandémies. Culturellement, elle participe de la construction des systèmes de représentations sociales de l’univers. Nombreuses sont les représentations théogoniques, cosmogoniques et eschatologiques qui tirent leur origine des fleuves, des rivières et des lacs.

A titre d’exemple, en Egypte pharaonique, quel que soit le système de pensée hermopolitain, héliopolitain ou memphite, l’Univers a pour origine une matière chaotique qui recelait selon Platon des archétypes des futurs êtres. Cette matière chaotique désignée sous le terme d’« eaux primordiales » occupe le rang de divinité.

Fondamentalement, l’eau est au carrefour des religions et des mythologies. Aussi, offre-t-elle de multiples usages qui font des cours d’eau de véritables mécaniques plurielles. Les propos de JL.BLANC restituent tous les enjeux associés. Il dit en substance «  sources de vie et de nourriture, voies d’échanges ou d’invasions, patrimoines partagés ou lieux de disputes, forces naturelles indomptées ou généreux pourvoyeurs, ces seigneurs des eaux imposent leur loi, dictent le rythme des événements sur leurs rives, façonnent la géographie et l’histoire des hommes ».

Dans le même ordre d’idées, P.PLATON écrivait «l’eau, comme le feu, est un élément d’une rare polyvalence et dont les aspects redoutables et les côtés bénéfiques semblent s’équilibrer….celle-ci existe en quantité suffisante, mais elle est très mal répartie ; surabondante et souvent néfaste dans les zones vouées aux pluies torrentielles et couvertes de marécages, elle est insuffisante dans les steppes et absente dans les déserts».

Ainsi, poursuit-il « lorsqu’on songe que, tous les jours, sept milliards huit cent millions de mètres cube d’eau franchissent l’estuaire de l’Amazone pour se perdre dans l’Atlantique, on conçoit assez mal que, dans la Fédération brésilienne traversée par ce fleuve, il existe encore un territoire de 950000km2 [ près de cinq fois la superficie du Sénégal et trente fois celle de la Belgique], le fameux « Poligonos das Secas » où tous les ans, hommes, plantes et animaux meurent de soif ».

L’épanouissement et le rayonnement des civilisations millénaires auront été fondamentalement liés à la gestion et à la maitrise de la ressource en eau. Le socle de l’épopée humaine est empli d’exemples édifiants. Les grands cours d’eau servirent, tour à tour, d’espaces nourriciers, de points d’appui et de rupture de charge, de ressorts de domination, de ferments de conflits armés ouverts mais, aussi de vecteurs de paix, de concorde et de développement.

En effet, la guerre entre les deux cités Sumériennes du Tigre, Lagash et Umma, déclenchée vers 2450 avant J.C., qui dura un siècle, trouvait son origine dans le contrôle des canaux d’irrigation. Elle se termina par un compromis diplomatique matérialisé par la signature d’un traité, le premier de l’histoire, définissant les droits d’accès à l’eau.

Plus tard en 1503, Léonard de Vinci conspirait avec Machiavel pour détourner le cours de l’Arno en l’éloignant de Pise, une cité avec laquelle Florence, sa ville natale, était en guerre. Il a été noté aussi qu’en Afrique Orientale, les périodes de sécheresse étaient aussi celles des instabilités politiques.

Dans les faits, le rôle fondateur et structurant de l’eau dans la construction des grands ensembles géopolitiques trouve en écho dans l’odyssée humaine.

En effet, les berceaux des civilisations millénaires s’appellent le Fleuve Jaune, le Gange, le Mékong, l’Irrawaddy, le Tigre, l’Euphrate, le Niger, le Nil, le Rhin, la Volga, l’Amazone etc…

De nos jours, cette problématique prend un relief particulier compte tenu de l’amoncellement de défis associés à l’eau.

A cet effet, pénurie et inondation, pollution, surexploitation et gaspillage, dégradation des écosystèmes ne font qu’aggraver la situation dans de nombreux pays où les questions liées à l’eau se posent en termes de rareté, d’insuffisance, d’accessibilité, d’aléas, de conflits ouverts et/ou latents.

Par ailleurs, les changements climatiques complexifient davantage la problématique. Le réchauffement de la terre aura des implications sur les ressources en eau, avec pour conséquences, le renforcement des phénomènes hydrologiques extrêmes (sécheresses et inondations) et une remontée sensible du niveau des mers et des océans. Les risques de pertes humaines, de déplacement des populations, de destructions et de dommages économiques et écologiques significatifs sont aujourd’hui et seront demain, plus que jamais, une réalité.

Cette réalité plus que probable est davantage galvanisée par des activités anthropiques pernicieuses et souvent imprudentes.

En effet, les rejets anthropiques, source de contamination des milieux aquatiques, sont déversés le plus souvent sans aucune épuration (2,6 milliards d’êtres humains ne disposent pas d’un service d’assainissement de base) et parfois en amont des prises d’eau des usagers de l’aval. Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans les villes, les 2/3 d’ici un siècle, 320 villes comptent aujourd’hui plus d’un million d’habitants. Le retard pris pour l’assainissement de ces mégalopoles et aires fortement urbanisées est extrêmement préoccupant et nécessitera plusieurs décennies d’efforts soutenus et des moyens financiers considérables pour être comblé.

Tous ces défis nous placent, au cœur, du devenir de l’homme, dans son infinie diversité. Ils interpellent sur la question vitale de la gouvernance de ces enjeux aux conséquences cumulatives et croisées. (à suivre).

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