Une Plateforme de Départ peu reluisante

Depuis la mise en ligne du blog, nous avons, ensemble, tenté de remettre, à l’ordre du jour, des questions majeures dont la mise en perspective cohérente est, à mes yeux, indispensable à la construction d’une éventuelle alternative à la crise systémique actuelle du continent africain.

A tous les bouts de la chaine, un constat s’impose : agir, et maintenant, sur de nouvelles bases, est au cœur du débat. Les Africains hésitent entre le désespoir et la révolte. Le désespoir est galvanisé, chaque jour, par l’absence de perspectives et la dilution des repères des sociétés. Ce fonds général illustre, sur le mode négatif, bien sûr, l’enracinement de l’affaissement nonobstant l’hétérogénéité des contextes. Il est source de révolte contenue, fuyante, parfois imperceptible mais, bien présente comme élément de la cosmogonie générale.

Chacune des thématiques que nous avons évoquées participe de l’ensemble : le diagnostic, la question institutionnelle, la lutte contre le terrorisme de masse. L’approche systémique est, pour le cas d’espèce, la plus soutenable et la plus pertinente.

Dans ce cadre, proposer au débat, dès l’entame de notre exercice, une esquisse de catégorisation heuristique des dimensions de la crise avait pour but d’orienter les échanges vers ce qu’on peut appeler un projet de société, une construction, ses fondations, ses ressorts, son vaisseau, le cap, les modalités du cheminement et bien sûr, la ligne d’arrivée escomptée.

Nous avons évité les catalogues qui figent des mesures dites concrètes, sans rapport, les unes avec les autres. Dans l’analyse, qui est la mienne, il s’agit d’un outillage sensé huilé et donner corps à la machine d’ensemble du développement. L’enjeu dans l’Afrique d’aujourd’hui est moins une course à l’égrenage des catalogues qu’à la construction d’un projet porteur d’espérance pour des populations en perdition totale. 

En effet, ma conviction est que les populations africaines sont perdues sur les sables mouvants d’une globalisation effrayante et des marécages locaux insoutenables. Elles sont d’autant plus désorientées que rien n’est proposé pour éclairer l’avenir. La foi en un meilleur devenir collectif est perdue, ensevelie sous des flots d’artifice et foulée, au sol, par ceux qui sont sensés éclairer et agir. Des faits aggravent davantage cette situation : la mondialisationle recul des idéologiesl’analphabétisme de masse, l’inéluctabilité presque instinctuelle de la tyranniela stagnation et les retards culturels, le déclin et ou l’absence d’un Etat juste garant de l’égalité des chances. En l’absence de ce dernier principe fondateur (l’égalité des chances), les portes s’ouvrent, grandes, à la loi du plus fort, à l’asservissement social et économique, aux iniquités. Pourquoi ? Pour une raison simple : la tendance naturelle, au niveau de l’espèce humaine, est en porte à faux avec ce premier droit humain : avoir la même chance que l’autre.

C’est pourquoi la déperdition des populations africaines a atteint un niveau tel que les idées, les façons d’agir et de penser qui ont acquis une certaine existence objective vont dans le même sens : l’affaissement des valeurs.    

Partons d’un fait tout aussi délirant qu’intrigant dont j’ai parlé dans la Rubrique Ce que je pense : la déconfiture morale.

Pourquoi quelle que soit la capitale africaine où on se trouve on voit les mêmes images des foules scandant des slogans surréalistes, avec les mêmes contenus mais, dans des langues différentes. Comment expliquer le passage quasi instantané du statut d’illustre inconnu à celui d’un Cromwell des temps modernes ! Passer de statut de laudateur aveugle au rôle de félon zélé !

Ce phénomène continental ne peut s’expliquer et se concevoir que dans des sociétés sans repères et sans croyances collectives fortes. Le plébiscite organisé de manière mécanique, à chaque consultation électorale, en dépit, de l’immense pauvreté de masse et de l’arbitraire ambiant est le reflet tangible d’une déconfiture culturelle et morale sans précédent.

Probablement, nos pays sont, les seuls sur cette planète, où les partis politiques, s’ils existent, se différencient plus par leurs dirigeantsleurs collusions avec un duopole militaro-commerçant omnipotent, avec des élites occidentales que des critères idéologiques. Les socialistes sont libéraux et vice versa. Les partis idéologiquement typés sont des groupuscules marginaux qui recueillent, élection après élection, des scores résiduels. Ils sont souvent dits de gauche compte tenu de leurs idées qui s’apparenteraient à ceux du Parti Communiste Français, de la Ligue Communiste Révolutionnaire, de Lutte Ouvrière en France ou de Ralph Nader aux USA ou Die Linke (La Gauche) d’Oscar La Fontaine en Allemagne.

Le processus qui aura conduit à une telle désagrégation de l’espace sociopolitique fut consubstantiel de l’émergence des partis uniques comme cadre d’organisation et mécanisme imparable d’embrigadement dès l’accession aux indépendances. Les assauts répétés contre les formations politiques d’alors, souvent clandestines, et le reniement associé au carriérisme éhonté ont abouti à la perte de tous les repères. L’existence de l’Etat en tant que type particulier de croyance collective n’a pas eu d’effet structurant et inhibiteur sur cette atmosphère de flottement voir d’errements observable sur tout le continent. La confirmation de cette perte de repères est étayée par l’émergence parfois brutale de croyances saugrenues et perverses dont la floraison prend sa source dans l’ethniela racela religion, la tribu ou le clan.

Ma conviction est que la crise structurelle et systémique de l’Afrique trouve une de ses explications fondamentales dans cette absence de croyances collectives et d’affaissement des valeurs.

Dans les faits, nos sociétés, compte tenu de leur histoire singulière, n’ont pas pu ni su faire de l’Etat Nation un cadre d’éclosion de valeurs communes et de  croyances partagées. Ici comme ailleurs, sur le mode négatif, nos Etats ont fait fond sur des histoires certes, diverses mais homogènes sur quelques points.

En effet, par moment et par endroit, pour ne pas dire le plus souvent, l’Etat en Afrique a incarné la force dominante et omnipotente de l’arbitraire, d’une mécanique de discrimination racialeethniquesexuelleculturelle et politique, et enfin, de destruction des bases morales.

Les puissants en contrôlant tous les leviers imposent leur volonté. Leur action pernicieuse crée et fait prospérer l’esprit de cour. Les amis et les courtisans sont partout même si leur savoir et leur compétence ne leur autorisent l’exercice d’aucune responsabilité. Seule la volonté du Roi compte. C’est de cette machine redoutable que découle cette altération des règles d’éthique et de morale.

La fonction régulatrice et normative de l’Etat sensée conforter les citoyens et les groupes est supplantée par les effets pervers d’une grosse machine de manipulation et d’embrigadement. Dans ce contexte marqué par cette manière d’agir et de voir se crée une dissonance cognitive et donc de la méfiance, de la résignation et de l’apathie. L’inquiétude et le malaise sont si profonds que la possibilité même d’un devenir commun est posée.

Comment dans ces conditions parler de République, d’Etat ! République ou Etat suppose l’existence de valeurs qui transcendent les contingences avec notamment la démocratie, la liberté, l’égalité. Elles résultent d’un accord aussi large que possible des consciences humaines. C’est, je crois, l’une des dimensions de la crise systémique que connait l’Afrique. Relever ce défi est l’une des clefs de notre devenir. A vrai dire, la reconstruction passe la formulation et la mise en œuvre d’un authentique projet républicain au service d’une vraie refondation.

Il est illusoire de penser, développer des Etats, des sociétés, des populations, dans un cadre organisationnel structurellement inique.

Le Cœur de l’Action : Le Nécessaire Socle de Principes Moraux et Sociaux

A cet égard, un vrai bouleversement mental doit être enclenché et consenti. Cela prendra le temps nécessaire mais, d’ores et déjà, la colonne vertébrale des nouvelles structurations doit être posée.

Celle-ci s’articule autour d’un socle de principes moraux et sociaux.

 Une construction républicaine comme on en trouve, au moins par le nom en Afrique, est d’abord et avant tout démocratique. La Déclaration d’Indépendances des Etats Unis d’Amérique dit explicitement « Nous tenons les vérités suivantes pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été créés égaux ; le Créateur leur a conféré des droits inaliénables, dont les premiers sont : le droit à la vie, le droit à la liberté, le droit au bonheur… ».

« C’est pour s’assurer de la jouissance de ces droits que les hommes se sont donnés des gouvernements dont l’autorité devient légitime par le consentement des administrés…. [..]  Lorsqu’un gouvernement, quelle que soit sa forme, s’éloigne de ces buts, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir… » .

Par ailleurs, l’article XVI de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen dispose « Toute société dans laquelle………… la séparation des pouvoirs n’est pas assurée n’a point de constitution ».

En conséquence et compte du spectacle du présent en Afrique, ce qu’on appelle lois fondamentales, chez nous, avec une telle grandiloquence ne sont que des textes sensés donner une forme nominale connue à qui n’est rien d’autre qu’une série de numéros d’esbroufe.

Ce principe fondateur est bafoué et superbement ignoré. Nous avions évoqué, dans l’analyse consacrée aux institutions, la mise sous tutelle de la justice par une sorte triptyque : la nomination, les moyens matériels et financiers et la gestion des carrières.

En essayant de dessiner de nouvelles perspectives, nous avons placé les institutions au cœur du processus de transformation de nos sociétés pour conjurer comme écrit précédemment l’inéluctabilité de la tyrannie. Elles ont une triple fonction régulatricenormative et protectrice. D’elles découle le second principe moral : l’impartialité de l’Etat.

Il me semble que conforter cette impartialité implique, pendant une longue période d’acclimatation, l’introduction d’une dose de proportionnelle. Elle aura une triple vertu : représentation de tous les courants de pensée, renforcer l’autonomie du parlement par rapport au gouvernement et enfin éviter l’omnipotence des majorités enrégimentées au fonctionnement mécanique.

 Ce faisant, on crée une vraie représentation nationale non servile et apte à contrôler le pouvoir exécutif et à participer, cumulativement, avec les autres institutions, à la régulation et à l’expression du vrai réacteur de la démocratie : le pluralisme.

Au-delà de ces principes moraux, la vie d’un Etat, d’une Nation, d’une Collectivité, d’une communauté requiert l’organisation des rapports entre les segments, les couches, les classes ainsi que l’organisation de l’ensemble et des rapports de force.

A cet effet, le  principe basique de l’Egalité des Chances est le premier des principes sociaux. Il s’agit du droit pour chaque individu à donner corps à ses aptitudes et à les traduire en réussite scolaire, personnelle et économique, en épanouissement culturel et en succès professionnel.

Ce principe est le mécanisme par lequel les sociétés corrigent les handicaps de naissance, rééquilibrent les chances et garantissent la justice sociale et l’équité.

John Rawls écrit « en supposant qu’il y a une répartition des atouts naturels, ceux qui sont au même niveau de talent et de capacité et qui ont le même désir de les utiliser devraient avoir les mêmes perspectives de succès, ceci sans tenir compte de leur position initial dans le système social ».

En somme, aucune personne n’est plus favorisée ou défavorisée par rapport à l’autre. La différenciation se fait sur la base des efforts individuels et des capacités de chacun.

Dans ce cadre, l’école joue et jouera toujours, le rôle de vecteur garantissant la pleine jouissance de ce principe qui est au cœur de la socialisation de la République et de l’Etat qui sont des biens communs.

Bien au-delà de l’égalité des chances, notre nouvelle République Sociale  s’approprie et applique un autre mécanisme : l’Exigence de Solidarité.

L’Exigence de Concaténation

Au total, nous avons tenté d’énumérer une série de principes moraux et sociaux qui structureraient, à mes yeux, la colonne vertébrale de ce système de valeurs, placé au cœur de la construction de l’éventuelle alternative à la crise actuelle. Il s’agit de démocratie, de séparation des pouvoirs, d’impartialité de l’Etat, de pluralisme, d’égalité des chances et d’exigence de solidarité. C’est un tout, un ensemble, une série de paliers indissociables l’un de l’autre.

Dans mon esprit, c’est les composantes d’un système de valeur partagé qu’on peut appeler croyance supra-individuelle c’est-à-dire une croyance ou une conviction partagée par un groupe vivant sur un ou plusieurs territoires. C’est dans cette direction en même que les suggestions dédiées aux institutions que nous devrions agir pour rebâtir l’Afrique de demain. (A suivre).