L’Exigence d’une Vraie Transition Démographique : Au Cœur du Nécessaire Pacte de Changement

Dans l’article intitulé « La nécessaire Halte », nous avons défini le niveau de notre réflexion collective au service de la construction d’une autre alternatived’un autre modèle de développement, pour l’Afrique.

Parmi les repères processuels déjà, définis, il y avait notamment la question des croyances collectives et le système de valeurs et bien sûr, la problématique des institutions.

Aujourd’hui, nous allons franchir une nouvelle étape, en abordant quelques questions en rapport avec les variables démographiques, éducatives et culturelles.   C’est, je crois, le vrai moteur de l’histoire et les lames de fonds de l’ascension vers la modernité et du changement.

Si, nos pays vivent presque en marge de l’histoire globalisée, c’est bien à cause du blocage et/ou du retard accusé dans la transformation des mentalités et, dans la foulée, l’inhibition de la transition démographique et du développement culturel.

Nous pouvons affirmer que la situation actuelle de l’Afrique rappelle étrangement, à quelques égards, et, je le regrette, celle de l’Europe du Moyen-âge où guerre et famine constituaient les dimensions essentielles de la vie normale des populations. A ce cocktail explosif s’ajoutent aujourd’hui, les contre coups dévastateurs de la violence liée à la radicalité sous toutes ses formes et le SIDA suppléant, pour le cas d’espèce, la peste d’antan.

Nous l’avions expliqué les institutions structurantes d’un Etat moderne apte à garantir paix et justice brillent par leur absence et/ ou leur vacuité au moment où nombre de forces productives croupissent sous le poids de la misère, des inégalités et de l’ignorance.

Or, comme l’a dit, avec prégnance, René DUMONT, le développement est moins une question de ressources financières qu’un problème de rapports entre les personnes humaines et avec leur environnement. Cela renvoie à plusieurs choses à la fois, les revenus, les relations entre les sexes, la maîtrise de son environnement, l’éducation, le croît démographique et enfin, la modernité. Cela renvoie surtout, à la loi du Révérend Thomas Malthus et aux analyses pertinentes de nombreux sociologues, démographes et anthropologues modernes comme Emmanuel. TODD.

Que disait Thomas MALTHUS. Il disait, très simplement, que les progrès techniques ne sauraient garantir, à eux seuls, une amélioration des conditions de vie dans la mesure où l’absence de contrainte pousse à une croissance démographique exponentielle et donc, à plus de personnes, à nourrir. Ce croît démographique s’est fracassé, tout au long de la longue odyssée humaine, sur l’impossibilité de retrouver des terres. D’où, au final, la misère et la faim. C’est un enseignement instructif de l’histoire des sociétés humaines, de toutes les sociétés humaines. C’est surtout l’une des lois fondatrice de l’économie moderne. Elle explique, à travers la loi des rendements décroissants, l’émergence de la rente foncière et la liaison entre aristocratie et richesse. Faut-il en conclure que l’Afrique et l’espèce humaine sont vouées à la faim, à la misère et à la pauvreté ? Bien sûr que non. La révolution néolithique et la révolution industrielle sont là pour prouver le contraire.

En fait, il n’y a pas que les lois économiques pour comprendre l’évolution de la vie des sociétés humaines considérées comme des ensembles structurés ayant des règles et des modes de fonctionnement supra-individuels. Ceux-ci dépassent la simple rationalité individuelle. L’anthropologie sociale et culturelle aura permis la compréhension de ces phénomènes qui dépassent l’individu. C’est cette discipline qui autorise une autre lecture du monde de Malthus confronté à un croît démographique supérieur à l’offre agricole. Aussi, permet-elle de mieux appréhender des problématiques de développement auxquelles les Africains sont confrontés.

Quelques études anthropologiques, démographiques et historiques montrent que chaque civilisation aura géré, selon ses croyances religieuses, son socle de valeursson mécanisme particulier de régulation et les données contextuellesla rareté des ressources et la pénurie et, in fine, l’exigence de survie du groupe. Certaines sociétés choisissaient l’abstinence, d’autres l’infanticide etc. C’est un mécanisme de régulation anthropologique en l’absence des moyens modernes de contraception et d’une meilleure hygiène de vie.

On retrouve cette problématique dans la plupart des Etats Africains sous des formes diverses et variées mais, le fonds  demeure le même: assurer une meilleure qualité de vies aux populations. L’acceptation d’un tel postulat renvoie à ce processus qu’on appelle « la transition démographique » comme moteur du changement qualitatif des conditions de vie. Elle permet de se sortir de ce cercle infernal.

Dans mon analyse notamment à travers l’Africanisme Solidaire, la transition démographique est le vrai réacteur de ce que j’appelle le Pacte de Changement. On y intègre des variables pertinentes comme l’indice de fécondité, la scolarisation, l’éducation, le développement culturel. En somme le capital humain. Et, comme nous l’évoquerons ultérieurement la redéfinition du rôle de l’Etat Nation.

Dans cette perspective, nous allons démontrer, à partir de données statistiques actuelles, que la transition démographique en Afrique, comme moteur du changement et  d’ascension vers la modernité, est en panne dans 50% des cas ou à peine amorcée dans 38% des cas.

Les pays africains ont, majoritairement, des taux de fécondité compris entre 4 à 5, avec un indice moyen de 4,86.

En nous fondant sur les données disponibles, l’Afrique apparaît comme une entité démographique relativement homogène avec des taux de dispersion assez tenus. Cinq pays ont véritablement amorcé leur transition démographique : la Tunisie (2,04), l’Afrique du Sud (2,8), le Maroc (2,5), l’Algérie (3,2) et le Botswana (3,8).

Par contre, l’indice de fécondité atteint les niveaux suivants : au Bénin (5,3), au Burkina Faso(6,3), au Burundi(5,8), au Libéria(5,8), au Malawi(6,1), au Mali(6,1), en Mauritanie (6,2) en Ouganda(6)  et au Tchad(6,2).

Pour les pays musulmans, le premier mouvement d’explication est à chercher du côté religieux notamment par le biais de la polygamie.

En effet, pour justifier cette pratique, d’aucuns invoquent la possibilité qu’offre l’islam d’avoir plusieurs épouses, quatre, en l’occurrence. La situation dans le monde arabe et musulman invalide souvent une telle explication. Dans le Royaume d’Arabie Saoudite, en Egypte et en Jordanie, le nombre d’hommes polygames est respectivement de 30% et de 8%. Ce phénomène est totalement éradiqué en Turquie et en Tunisie. L’Irak avait aboli la polygamie en 1958. Saddam l’a ensuite, rétablie en 1994. Les musulmans de l’Afrique Subsaharienne ont-ils raison contre tous leurs coreligionnaires du monde entier ? En tout cas, la question est posée. Existe-t-il une alternative aux choix audacieux de la Tunisie et de la Turquie ?  Chacun ira de son explication. L’enjeu est de décider, avec une audace responsable, de se sortir du monde de Malthus.

En outre, le retard de nos Etats, comparés à d’autres pays, ayant le même repère, l’islam, est considérable : l’Iran (2,1), la Turquie (2,5), l’Indonésie (2,7) et la Malaisie (3,2) (le plus grand pays musulman au monde en  termes de poids démographique). Les écarts sont encore plus creusés avec le Royaume Uni (1,7), la Chine (1,8)la France (2) et les Etats-Unis d’Amérique (2,6).

Nous avons tenté à l’aide du taux d’analphabétisme de rechercher l’une des causes de ce phénomène. La droite de régression suivante montre une liaison statistique linéaire partielle moyennement forte entre les deux variables utilisées. Le coefficient de détermination (R2) confirme cette relation avec 0,48, soit 23%.

Par ailleurs, malgré, un recul observable dans certains pays, le taux d’analphabétisme reste très élevé. Il est de plus de 50% au Bénin, en Côte d’Ivoire, en Ethiopie, au Ghana, à Madagascar, au Maroc, en Mauritanie et au Sénégal. Au Niger, il atteint 75%.

L’analphabétisme frappe davantage les femmes dans la plupart de nos Etats. Pour le genre féminin, il est de 64% au Bénin, 76,6% au Burkina Faso, 59,4% en Mauritanie, 74,9% au Mali et 82,6% au Niger.

La scolarisation des filles reste l’une des plus faibles au monde avec 8% au Burkina Faso, 12% au Mali et 9% au Niger etc.

Plus synthétiquement, avec l’Indice de Développement Humain calculé sur la base de trois composantes, la longévité, l’éducation (taux d’alphabétisation et taux brut de scolarité) et le logarithme du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, l’Afrique retrouve son homogénéité et se classe de fait, comme je l’écrivais ailleurs, dans les bas-fonds du progrès.

Près de 57% des pays ont un faible développement humain, c’est-à-dire avec un IDH inférieur 0,5. Seules les Seychelles atteignent 0,821.

Par ailleurs, le ratio de mortalité maternelle est de 920 en Afrique subsaharienne contre 24 en Europe55 en Asie orientale et 240 en Océanie.

Avec ces données statistiques, on touche à tout ce qui est fondamental pour relever les défis associés au nécessaire Pacte de Changement.

On conçoit bien avec les indices précités que l’Afrique soit dans un cercle vicieux où se mêlent croissance exponentielle de la population, inégalité des sexes, mortalité élevée, analphabétisme de masse, paupérisation de masse.

Or, développer et moderniser des pays, des sociétés, passent par une remise à plat des relations entre les personnes (liberté de choix de l’autorité et sa nature, l’égalité des sexes et des chances), le mode de gestion des ressources (gouvernance) et la capacité d’adaptation aux contraintes.

A cet effet, rien plus nécessaire ni adapter que le fil d’Ariane de la transition démographique et du développement culturel pour affronter les défis du progrès et de la modernité. Les variables en jeu constituent le vrai moteur de l’histoire et le réacteur des nécessaires mutations qualitatives. Maîtriser son environnement, savoir lire et écrire, se former structurent l’ascension vers la modernité. C’est, par biais, que les autres sociétés ont créé les conditions indispensables à la double exigence de la transformation mentale et de l’évolution des consciences. La profondeur et l’ampleur de l’impact de ces variables qualitatives engendre les conditions nécessaires à l’émergence d’une démocratisation véritable et d’une transformation sociale durable.

En effet, les variables éducatives et culturelles jouent un rôle de premier ordre dans la prise de conscience de la nécessité de changer, de progresser et de prendre en charge son destin.

A cet effet, il est clair que l’enjeu majeur et les fondations les plus solides aux prochaines démarches passent par une renaissance éducative et culturelle. Celle-ci servira d’ancrage naturel et durable aux politiques économiques et institutionnelles.

La confirmation de cette relation peut être trouvée en convoquant l’histoire : la domination de l’Europe au XVIIème et XVIIIème et le rôle actuel de l’Amérique Latine et de l’Asie.

Nous l’avions montré, l’Afrique est loin d’avoir effectué sa transition démographique et ses niveaux de développement culturels sont assez bas.

« Or, il ne peut y avoir, à notre sens, de démocratisation durable ni décollage économique sans développement éducatif » (je l’écrivais il y a quatre ans).

Ce cœur du Pacte de Changement doit conduire dans le respect des éléments structurants du modèle, finalité de tout cet exercice, à trouver la voie et à bâtir un chemin pour optimiser nos atouts et nos forces dans un environnement mondial labyrinthique.

Droite de régression Indice de Fécondité / Taux d’analphabétisme Des femmes.