Tout au long des derniers mois, nous avons essayé, bien avant les secousses telluriques actuelles, de pointer du doigt les fractures quasi éruptives et de mettre en exergue les failles susceptibles de faire sauter le double verrou de la servitude et de la tyrannie.

Depuis le spectacle du présent a confirmé les prédictions. La dynamique en cours apporte la preuve éclatante des inévitables évolutions que les systèmes oligarchiques ont tenté et tentent toujours, d’endiguer.

Nous savons que notre histoire ne fut pas un fleuve tranquille et ne le sera jamais. Elle connut et connaitra, en cette année que j’ai qualifiée d’année des ruptures, des soubresauts et des crises.

La phase actuelle qui n’est pas, on s’en doute, arrivée à son terme, sera celle des changementfondateurs malgré l’instabilité et le désordre observés ici et là.

Les contextes  hétérogènes impriment certes, à l’onde de transformation, un caractère axio-polynucléaire mais, sans remettre en cause les facteurs communs d’une portée structurelle. Ceux-ci constituent les éléments essentiels de la matrice des crises actuelles.

D’ailleurs, l’analyses des diverses thématiques abordées dans ce blog permet aujourd’hui de tirer quelques variables explicatives de la phase actuelle assez mouvementée et heurtée. La topographie des mouvements actuels aux ampleurs différentielles renvoie en premier lieu à la question centrale de la gouvernance démocratique et, in fine, au cadre formel de l’organisation des relations au sein et entre nos états et nos sociétés.

Déjà, avec le départ de quelques autocrates en Egypte et en Tunisie, on constate que sous les couvercles la clameur était à son paroxysme. Le point de rupture est atteint ailleurs en Libye par exemple. Les digues céderont tôt ou tard.

Cela revoie au sens d’un échange que le Président François Mitterrand a eu avec un proche qui l’a rapporté à propos d’un sujet de philosophie au Baccalauréat qui interrogeait : L’homme peut-il être humain ? Le Président Mitterrand aurait préféré qu’on dise : Dans quelles conditions ou circonstances (je ne sais pas trop) L’homme peut-il être humain ? La réponse du Président tient en deux mots : règles et institutions.

Au terme d’un quasi règne (deux septennats), voilà la leçon de portée universelle que tire François Mitterrand, un homme d’une très grande stature.

Je crois que nous avons insisté sur ce binôme en disant que, dans la recherche de la construction d’un autre devenir pour l’Afrique, chacun doit avoir, à l’esprit, que l’institutionnel tient l’économique et le social.

La barbarie, la brutalité et la violence sont dans la nature humaine. On a vu que les autocrates ont abusé et abusent de leur pouvoir. Je disais moi-même que sans digues et remparts, tout pouvoir aboutit à la dictature.

A cet effet, l’absence et/ou la vacuité de nos institutions est au cœur du débat.

Les effets de ce facteur explicatif des iniquités et des abus administratifssociaux, économiquesfinanciershumains, politiques sont amplifiés par les changements des mentalités que les tyrans n’ont pas observés à cause de l’ivresse du pouvoir. L’engrenage de la violence prend sa source dans ce socle de la barbarie.

Dénouer cette crise passe à l’évidence, par l’érection d’un Etat de Droit, avec sa double fonction : respect des droits humains et rempart contre la tyrannie. C’est cela même la raison fondamentale des turbulences actuelles.

Le rôle majeur joué par la jeunesse est à mettre en liaison avec son niveau éducatif et surtout son désespoir face à des lendemains incertains. Les jeunes ne voient autour d’eux que misère et désolation alors qu’une nomenclature minoritaire et arrogante vit dans la bonace sans se préoccuper du sort des milliers de personnes.

La seconde lame de fond est associée à cette tendance mondiale vers plus de liberté et de démocratie et, in fine, vers l’ancrage universalisé de nouvelles valeurs. Les systèmes oligarchiques et claniques se croyaient hors de l’histoire mondialisée.

Or, la mondialisation étend sa sphère. Elle n’épargne personne. Elle aura dessiné dans les écoles, les lycées, les instituts, les universités, jour après jour, une autre logique historique implacable amplifiée par un mécanisme innovant de diffusion du savoir, l’internet. Le cybermonde rend le champ de la contestation virtuelleinsaisissable et illimité. En quelques heures, les domiciles ostentatoires des Trabelsi ont été localisés et leurs coordonnées postées sur le Net.

Selon le majordome des Ben Aly, c’est, à ce moment, que la panique gagna le clan jadis omnipotent. Il semblerait qu’à un moment donné le Raïs aurait pensé jeter, en pâture, sa belle-famille. Sa police surarmée ne pouvait rien contre ces nouveaux manifestants invisibles mais, bien réels.

L’exemple de la Tunisie ne fait que confirmer le rôle majeur des réseaux sociaux et plus substantiellement d’un autre mouvement lié à la floraison de l’industrie culturelle grâce aux films, aux documentaires et aux chaînes d’information continue.

Ce nouvel homme est aussi le fils de la ville, un pur produit d’une autre décantation, en cours, depuis, de longues années, dans les agglomérations urbaines et les points et centres de sédentarisation. Ici, dans ces nouveaux pôles, on aspire à plus de bonheur et de confort. C’est la civilisation urbaine en marche qui bousculenivelle sans cesse et rompt souvent les fragiles équilibres anesthésiant irrigués par une démagogie grotesque.

Beaucoup de personnes, d’observateurs avertis et les tyrans eux-mêmes sont surpris par le déchaînement des révoltesBen Aly disait « je vous ai compris »« on m’a menti ». Il ne sait pas qu’il a créé le terreau sur lequel se sont cristallisées les mentalités spongieuses au progrès et rétives au garrotage.

Cette incompréhension est possible dès lors qu’on n’intègre pas cette matrice de décantations de l’irrésistible volonté populaire de changer. Les contextes sont mûrs. Il suffit d’une goutte de plus pour que le couvercle explose : immolation, arrestation d’un militant, augmentation des prix, répression d’un mouvement social. C’est la logique insidieuse des dynamiques du changement.

Par ailleurs, la période de turbulences s’ouvre à un moment la mondialisation déstabilise et vide de leur sens les Etats Nations africains déjà, structurellement très fragiles. Comment, dans ce cas, répondre à la demande sociale légitime et urgente quand on n’a pas d’emprise sur l’organisation sociale de l’économie globalisée ?

C’est pourquoi je défends depuis quelque temps déjà, l’exigence pour nous, en sus de la gouvernance démocratique, de rechercher d’autres équilibres territoriaux pour mieux adapter l’Etat Nation, inefficace dans sa configuration actuelle. C’est une autre manière de repenser véritablement notre devenir.