Un tyran est en passe d’être vaincu. Après quarante-deux ans d’un régime aux méthodes staliniennes avérées, le peuple libyen tente, contre vents et marée, à recouvrer sa liberté. L’opération Sirène aura donné ses fruits. Le système lézardé, après d’intenses bombardements, aura fait montre, des mois durant, de ses capacités insoupçonnées de résistance.

La Jamahiriya Arabe Libyenne est, comme je l’écrivais, au début de l’insurrection, un véritable patchwork institutionnelorganique et fonctionnel.

La réponse du Colonel Kadhafi aux négociateurs à savoir « je n’occupe aucune fonction »reflète à la fois un état d’esprit mais, une part de la réalité institutionnelle marquée par une vacuité exceptionnelle. La théâtralisation de la vie publique, le cynisme poussé à l’extrême et la démagogie outrancière des Comités Révolutionnaires ont conduit à un désordre ordonné autour d’une colonne vertébrale, la personne du Guide, en l’occurrence. Au cours des dernières années, des noyaux interconnectés se sont agglutinés autour du Guide. Chaque membre de la famille en animait un.

Dans les faits, le Terme Jamahiriya, suggérant le pouvoir du peuple, est en réalité, un pouvoir autoritaire et vertical concentré entre les mains d’une nomenclature familiale et tribale. L’investissement massif du double champ économique et simili humanitaire par une sorte de gentry kadhafienne aura fini de consolider l’autorité du Guide et refermé le carcan de la terreur et de la servitude. La mégalomanie pathologique du personnage aura achevé le système le plus obscur que je connaisse.

Le Colonel Kadhafi a navigué entre le révolutionnaire et le pourfendeur de l’ordre  traditionnel établi et de l’islam à celui du statut du guide religieux et d’Imam en passant par un panarabisme superficiel et un panafricanisme d’opportunisme. Quarante-deux ans durant, il a versé dans la démagogie à grande échelle et pratiqué une infantilisation de l’exercice de lourdes responsabilités. Tout lui était dû. Le système de pouvoir politique et économique tournait autour de sa personne et au gré de ses humeurs.

C’est pourquoi contrairement à ce d’aucuns pensent les difficultés du Conseil National de Transition ne font que commencer.

La première est bien sûr la pacification d’un pays ravagé par la guerre civile et, structurellement, fragmenté en tribus et/ou coalitions de tribus. Relever ce défi prendra des mois voire des années. Le clan du Guide ne cédera pas de sitôt.

La tribu Kadhafa, celle de Kadhafi lui-même issu du clan des Ghous, a averti : elle se battra jusqu’au bout pour préserver le pouvoir dans lequel elle détenait les postes clefs. Cette prise de position est symptomatique de la mentalité de la société libyenne profondément tribalisée.

La tribu comme noyau de l’organisation sociétale a résisté à l’épreuve du temps. La colonisation italienne et la monarchie d’Idris Al-senoussi encore moins le pouvoir Kadhafi n’ont entamé sa vivacité et son rôle de cohésion sociétale.

L’organisation administrative ante Kadhafi épousait les contours des territoires tribaux. Avec la révolution, un réaménagement des territoires a mis fin aux anciennes divisions administratives supplantées par, comme je le disais, une kyrielle de structures, de Comités RévolutionnairesCongrès populaire etc.… Toutes ces entités, pour l’essentiel obscures, naviguaient à vue et fonctionnaient de manière anarchique.

Dans la Libye d’aujourd’hui, à la fin de la première décade du XXIème siècle, il n’y a ni partis politiques ni institutions ni état ni structures d’intermédiation sociale (société civile, syndicats). Selon Kadhafi le pouvoir est détenu par le peuple. C’est ce que j’appelle la démagogie poussée à l’extrême. Aucun peuple au monde ne peut exercer directement sa souveraineté. Imaginons tous les libyens ou d’autres réunis, en assemblée permanente, pour traiter des affaires de l’état avec femmes, enfants et animaux. Non c’est impossible. Chaque peuple la délègue à des personnes librement choisies. Le reste est naturellement absurde et inapplicable. Certains invoqueront les structures populaires qui existaient en Libye comme cadres d’expression populaire. C’est aussi ridicule que grotesque. Ces structures ne sont que des milices aux mains du Guide.

L’omnipotence de la tribu et la vacuité et/ou l’inexistence des institutions expliquent l’absence d’une culture d’état et de gouvernement.

Or, l’enjeu principal de la Libye est de rebâtir un autre système de gouvernance articulée autour de la démocratie représentative. A cet effet, nous mesurons l’ampleur de la tâche du Conseil National de Transition qui est lui-même déjà, fragilisé par les contradictions et schismes profonds à l’image de la société libyenne.

L’autre risque réside dans l’islamisme militant présent depuis, des lustres à Benghazi et d’autres provinces de la Cyrénaïque. L’incrimination par Kadhafi d’Al-Qaeda n’est pas une forfaiture. C’est un fait. A un moment donné, le courant ou les courants islamistes commenceront à faire entendre leur différence et étendre leur hégémonie sur la nouvelle Libye.

Donc la Libye libérée de Kadhafi se doit de relever les défis emboîtés suivants aux effets cumulatifs : la pacification du pays, la tribalisation poussée, la construction d’un système de gouvernance moderne et démocratique à partir d’un héritage peu reluisant, l’évitement de l’érection de mouvements obscurantistes dans la foulée de la contestation populaire et l’établissement de rapports internationaux normaux.